EN TON NOM, REVOLUTION !

DE BERNARD GROUSSET

 


 

 

INTRODUCTION

 

Ma difficile mission est à présent terminée.

Ma vie est sur le point de s’achever, et j’espère avoir rempli avec succès la tâche que m’avait confiée il y a maintenant près d’un demi-siècle notre Bon Roi Louis le Seizième.

Cela m’a en fait pris moins de dix ans, années de misère morale et de peur, et le reste de ma vie a été occupé en partie par d’autres aventures, en partie par l’écriture et la mise au point de cet ouvrage. Ces autres aventures, je n’aurai probablement pas le temps nécessaire de les narrer comme elles le mériteraient, vu l’état avancé de ma décrépitude physique.

Même le vieux Chantelauze, ce fieffé mais dévoué coquin, a fini par reconnaître que son âme de manant rejoindrait avant la mienne le Paradis, si toutefois il en existe un pour ces gens. Il m’a lâchement abandonné en pleine déchéance pour partir sans vergogne vers l’au-delà. Je pense le rejoindre prochainement, et il aura alors droit à la bastonnade qu’il mérite, une sévère correction pour n’avoir pas terminé son service auprès de son maître, comme ses aïeux l’avaient fait depuis l’aube des temps, depuis la naissance de la France Immortelle !

Voici donc à présent le résultat de la patiente recherche que j’ai accomplie dans toute l’étendue du Royaume de France, que d’aucuns ont abusivement appelé République pendant les années de ce qu’a duré la Révolution Française. Maintes et maintes fois, j’ai risqué ma vie pour recueillir des témoignages vécus, ou encore pour assister de mes propres yeux aux événements, afin de léguer à la postérité la Vérité de ce que fut cette période sombre de l’Histoire.

La plupart des historiens issus de la République et de l’Empire de l’usurpateur Napoléon ont sciemment déformé les faits en donnant une fausse image de la réalité. Cela pour justifier les crimes immondes commis à l’encontre du bon peuple par ceux que l’on appelle « les Révolutionnaires » !

Heureusement, notre bon roi Louis XVI avait eu une sorte de présage, et miraculeusement, il m’avait chargé de cette mission que je qualifierais de presque divine, cela afin que la véritable et incontestable réalité historique soit rétablie ! Je n’en tirerai pour ma part aucune gloire, ayant fait tout cela pour mon Dieu, ma Patrie et mon Roi.

Tout d’un coup, donc, avec une apparente brusquerie qui stupéfia les contemporains, avec une violence dont les éléments paraissaient étrangers à la nation, avec une hâte qui semblait venir d’au-delà de l’humanité, la France monarchique et chrétienne se mit à maudire la Royauté et le Christianisme. Elle demanda la destruction de ses prêtres, de ses princes qui l’avaient nourrie et élevée. De ceux-là même qui l’avaient faite la plus glorieuse, la plus heureuse, et la plus admirée des nations.

Elle demanda que cette destruction fut immédiate et complète, quitte à un anéantissement dans le sang.

Elle voulut que, du jour au lendemain, la fin de son âge mûr se passât dans une vie absolument différente de celle qu’avaient menée son enfance, son adolescence, son âge viril. Elle chercha à avoir un nouvel air pour le respirer, une nouvelle atmosphère pour s’y mouvoir.

Du jour au lendemain, elle mit au service d’une nouvelle déesse, et pour l’extermination de ses anciens tuteurs, l’enthousiasme et la docilité qu’elle prodiguait la veille à ceux-ci. Cette idole nouvelle, c’est ce qu’on nomma fort justement la Révolution.

C’est qu’en ce commencement, tout en se nommant la Révolution, elle parut être ce dont elle est l’ennemie la plus redoutable : on la crut la Réforme. Elle protestait qu’elle voulait simplement remplir un devoir sacré pour la société comme pour l’individu : le devoir qui les pousse tous deux à se corriger, à éliminer les principes morbides qu’ils ont reconnus en eux, à fortifier les vertus qu’ils sentent s’amoindrir ou chanceler.

Ainsi, au début, appela-t-elle en son sein les enthousiastes, les utopistes comme les cœurs généreux, les candides comme les habiles, les hommes sensibles et vertueux comme les débauchés et les violents. Ces derniers se fortifièrent à l’abri derrière le premier corps des soldats naïfs et sincères de la réforme. Ils se trouvèrent prêts à donner impétueusement quand cette première armée, perdant ses illusions, recula devant l’impossibilité de l’œuvre révolutionnaire.

Mais, hélas, rapidement cela dégénéra, et, comme de nombreux hommes politiques se sont écriés par la suite, « En Ton Nom, Révolution, combien de crimes furent commis en Ton Nom ! »

Cette nécessité de réformer l’Ancien Régime, nécessité ressentie par presque toute la France, reconnue par les hommes les plus intéressés au maintien de l’état stationnaire, et proclamée par le Roi lui-même, personne d’entre nous n’eut envie de la méconnaître, et l’on nous calomnie quand on nous accuse d’idolâtrie pour l’Ancien Régime.

Si ce régime politique n’a pas eu la force ou l’habileté de s’opposer à la victoire de son ennemie la Révolution, c’est donc qu’il avait en lui quelque élément de faiblesse ou d’aveuglement. Nous savons, en effet, le mal qu’il a laissé faire au XVIII e siècle.

Mais nous savons aussi tout le bien qu’il avait fait jusque là, et qu’il fait encore. Dès lors l’historien, s’il est intelligent et honnête, doit, en éliminant les imperfections que le temps a fait pénétrer dans l’organisme de ce régime, chercher et ne retenir que les qualités qui lui sont essentielles, celles qui ont fait la vie de la France, et sans lesquelles, manifestement, elle ne peut exister.

Ce qui suit est donc le résultat de ces années d’efforts permanents pour en arriver, honnêtement, à ce but.

Que Vive le Roi !

Paris, le 25 juillet 1830

Marquis Charles de Ricault d’Héricault

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