LES AILES DE L’ANGE

DE BERNARD GROUSSET

 


 

 

CHAPITRE I

 

 

– Tu sais pourquoi je m’appelle Geneviève ?

Jean fit semblant de n’avoir rien entendu, concentré sur sa lecture. Elle répéta sa question.
– Tu m’écoutes ?
– Bien sur que je t’écoute !
– Alors réponds-moi.
Bon! Dans ces cas-là, il savait très bien que ce n’était plus la peine d’essayer de lire. Il se résigna et posa son bouquin.
– Non ? Susurra-t-il en soupirant.

Répandu dans le fauteuil, les pieds posés sur l’accoudoir de celui d’à côté, il regardait passer la vie et le temps en ce dimanche après-midi de juin. Son livre, un ouvrage plusieurs fois relu, atterrit sur la moquette avec un bruit mat, accompagné par l’écho du soupir.
Le temps était lourd, orageux, et pouvait facilement inciter à la paresse. Jean s’en laissait convaincre souvent sans problème de conscience. Il savait qu’il aurait dû être plus dynamique, plus présent, mais la perspective de la semaine qui allait commencer dès le lendemain lui pompait déjà toute son énergie. Et puis, pourquoi aller chercher dehors ce que l’on avait chez soi : sièges confortables, lectures, boissons, télé. Et même le soleil sur le balcon pour s’aérer. Alors ? Pour rencontrer une foule anonyme et inintéressante ? Non, merci !
Geneviève, elle, aurait préféré sortir, voir des gens, ou simplement se promener dans les chemins de campagne, ou sur les bords du Rhône, mais surtout ne pas rester à végéter, à attendre que rien ne se passe. Elle le lui rappelait fréquemment. Il admettait la justesse du point de vue de son épouse. Il ressentait confusément une vague culpabilité, qu’il écartait instantanément.
Il pointa un bout d’oreille pour essayer d’avoir l’air intéressé. Geneviève, les yeux dans le vague, racontait.
– Avant que je sois né, Papa a dû passer quelque temps à l’hôpital, et une infirmière était très gentille paraît-il. Mes parents n’avaient, à l’époque, pas beaucoup d’argent, et elle les a aidés, leur a procuré des vêtements pour leurs enfants. Ils ont alors décidé que s’ils avaient une autre fille, ils l’appelleraient Geneviève. Je ne t’avais jamais raconté ça ?
– Oh non ! Pas plus d’une douzaine de fois. Heureusement que l’infirmière ne s’appelait pas Aglaé, ou Zénobie, ou quelque chose du même style ! Et toi, as-tu une idée de la raison pour laquelle je m’appelle Jean ?

– Non ! Répondit-elle subitement captivée, espérant des révélations inédites.
– Moi non plus ! Je suppose que mes parents aimaient ce prénom, voilà tout ! Ou alors qu’ils n’ont pas trouvé mieux sur le moment.
– Il faut toujours que tu te moques; Viens t’occuper de moi, je m’ennuie.
– Qu’est-ce tu veux qu’on fasse ? On pourrait aller promener le chien, mais on n’a pas de chien. On peut jouer à quelque chose si tu le désires ? Echecs, scrabble, ou…
Elle vint se lover contre lui, enserrant les bras autour de ses genoux. Elle se fit chatte, et minauda d’un air de reproche.
– J’en ai marre de rester coincée ici la plupart du temps le week-end. Et puis on fait toujours la même chose. Je veux vivre, m’éclater, rencontrer des gens intéressants, changer d’air.

Pour lui la vie était toute simple : le mariage, les enfants, le travail, le train-train quotidien, le repos et la tranquillité, la lecture et la télé. Un peu de sexe pour pimenter tout ça, et le monsieur se considérait comme raisonnablement heureux. Il était en train, sans s’en apercevoir, de tisser autour de lui un cocon à peu près douillet d’où il évacuait peu à peu tout ce qui lui faisait dépenser de l’énergie. Chez un ours ou une marmotte, on aurait appelé cela la pré-hibernation. Il n’avait pourtant que trente-cinq ans.
Ce n’était pas à proprement parler de l’égoïsme, mais ça y ressemblait étrangement. Il n’était pas particulièrement sociable, et surtout ne ressentait pas le besoin de la compagnie des gens. Il pouvait parfaitement passer plusieurs jours sans parler à quelqu’un. Sans être un sauvage, il ne s’ennuyait que rarement lorsqu’il était seul. C’était vrai également qu’il n’était pas un forcené du travail. En tant qu’ingénieur conseil, il avait suffisamment de clients pour gagner raisonnablement sa vie, et satisfaire ainsi sa modeste ambition professionnelle.
Se déplaçant beaucoup pendant la semaine, il appréciait de traîner et de perdre son temps le samedi et le dimanche. Il avait peu à peu abandonné tout ce qu’il avait été avant son mariage, ses copains, ses activités sportives. Il avait joué pendant des années au rugby pendant ses études. Il s’était occupé également d’un club de loisirs de quartier.
Mais depuis son mariage, tout ce qui faisait sa vie de célibataire s’était éloigné et fondu dans les brumes de l’autre côté de la ville. Tout s’était fait de façon insidieuse, et un jour, il s’était vu devant le fait accompli : il s’était coupé de toutes ses relations et activités antérieures, et sentait qu’il n’aurait pas l’énergie, ni surtout la force morale pour renouer après ce temps.
Bien qu’il sache que c’était partiellement faux, il prétendait et se laissait convaincre que c’était la faute de Geneviève. Lorsqu’il l’avait rencontrée, elle sortait d’une liaison, sa première liaison sérieuse, et cela l’avait laissée profondément désabusée et mal dans sa peau. Quelque temps après leur mariage, elle commença à avoir des angoisses et ne voulait plus sortir ni voir des gens. Cela s’aggrava quelques mois plus tard, lorsqu’elle dût faire un séjour à l’hôpital pour une opération chirurgicale, somme toute relativement importante. Est-ce le choc opératoire, toujours est-il qu’elle en conserva une peur panique et un sentiment sous-jacent d’abandon et de besoin de repli sur soi.